Non mais le choc. Collègue Blonde est devenue ma fidèle alliée. Déjà, on envisage de partir ensemble en vacances cet été (pas en tête à tête, je vous rassure) (ni avec son mec, ce serait étrange) (quoique). Mais surtout, elle a validé le surnom de Spychopat. Depuis quelques temps, ce dernier agit de manière de plus en plus étrange. Parfois, il disparaît pendant très longtemps, ce matin il est arrivé à sept heures et demie au bureau (au lieu de 9 heures d’habitude) et hier soir, il est parti à 21h20, ce qui est tard en période « calme ». Collègue Blonde est persuadée qu’il se passe un truc. Elle m’a dit : « Je sais pas mais en ce moment il y a de petits détails qui s’accumulent donc je psychote (haha !). J’en viens presque à me dire qu’il est peut-être tueur en série… » HAHAHAHA ! La vraie nature de Spychopat serait-elle en train de lui apparaître ? Mystère. Du coup, nous faisons front, courageusement. Je travaille avec une batte de baseball sous mon fauteuil de bureau, on ne sait jamais.
Sinon, en lien avec l’article d’hier, une citation de David Cronenberg, qui explique dans cet article de Slate comment il a écrit le scénario de Cosmopolis : Et vous savez quoi? Ça m’a pris exactement six jours pour l’écrire. Ce qui ne m’était jamais arrivé. En fait, j’ai commencé par recopier littéralement tous les dialogues du livre sur mon ordinateur, sans rien changer ni ajouter. Ça m’a pris 3 jours. Quand j’ai eu fini je me suis demandé: «Est-ce que ça fait un film? - Je pense que oui». Au cours des trois jours suivants, j’ai rempli les vides entre les dialogues, et hop, j’avais un scénario. Ah, ben tout s’explique. David a rempli les vides entre le vide avec du vide.
Mais passons au vif du sujet du jour. Un aimable lecteur et ami, appelons-le le Cyborg, m’a envoyé cet excellent article de Rue89, à propos du style inimitable des romans Harlequin. Tout un chacun connaît sûrement, du moins de nom, cette collection à la fois rose bonbon parce que terriblement romantique, mais également rouge fessée parce que friante de scènes beaucoup plus olé-olé que les romans « tout publics ». Les scènes de drague ou de tourment amoureux représentent 60% du bouquin, et les scènes de sexe 35%. Ce qui nous laisse 5% de contexte historique (l’amour au temps du choléra, à la cour de Louis XIV etc) et de mots de liaison. Et cette recette est grosso modo la même dans toutes les collections estampillées « rose » ou « passion » pour adultes.
Personnellement, je n’ai jamais lu de Harlequin ou autre. J’ai toujours été d’avis que ce genre de bouquins pouvaient fort bien être remplacés par du porno, tout simplement, car vu leur qualité d’écriture, je n’ose appeler ça de la littérature. J’ai bien lu Sade ado, mais en sautant soigneusement les discours philosophiques et en privilégiant les scènes de sexe. Pourtant, avec l’arrivée des livres numériques dans nos vies (Kindle, Kobo etc), la consommation de mommy porn, comme l’appelle élégamment Rue89 ici, a explosé. Cela fait huit semaines que Fifty shades of greyet ses deux suites, de E.L. James, sont en tête de la liste des meilleures ventes du New York Times. Les ventes de romance, comme on dit outre-Atlantique, auraient rapporté 1,37 milliards de dollars en 2011 aux Etats-Unis. Et c’est surtout sur le marché du livre numérique que les ventes explosent, à cause de l’anonymat et de la discrétion du format, dixit Rue89. Fin mars, 250 000 exemplaires de Fifty shades of grey avaient été vendus, avec six fois plus de ventes numériques que papier. Harper Collins vient de lancer une nouvelle gamme d’e-books érotiques baptisée Mischief. Diantre. Le monde entier s’encanaille sous .asv. Il est donc temps de voir de quoi il retourne.
Etant l’heureuse propriétaire d’un Kindle de base depuis Noël, je me suis empressée de télécharger le fameux Fifty Shades of Grey sur Amazon. Celui-ci n’a pas encore été traduit en français, il faudra attendre encore un peu pour lire les délicieuses scènes d’amour promises en langue de Molière. Mais qu’est ce c’est que ce bouquin, d’ailleurs ? En fait, c’était au départ une fan fiction, c’est-à-dire un récit écrit par une fan qui prolonge et joue avec l’univers d’une œuvre. Vous avez jusqu’à en-dessous de cette image pour deviner de quelle œuvre il s’agit.
Voilà la réponse : Twilight.
Twilight, où ils mettent trois tomes à coucher ensemble, est devenu un roman érotique. Comme quoi il n’y a pas que moi qui déplorais le manque de cabrioles des vampires scintillants. Bref. Notre chère E.L. James est une Britannique d’une quarantaine d’années bossant à la télé qui décrit sa trilogie comme « ma crise de la quarantaine… avec tous mes fantasmes dedans » (cf sa page Wikipedia). Une petite photo pour la route.
Elle dit avoir repris les rapports dominant/dominé de Pattinson et Stewart en gommant les références aux vampires et en pimentant fortement le tout. Mouais, l’hommage à Twilight ne saute pas aux yeux d’après moi. Je me suis lancée pleine d’entrain et assez enthousiaste : ouh, de la littérature érotique plébiscitée par autant de lecteurs, ça doit être chouette ! On suit l’histoire d’une certaine Anastasia Steele qui vit à Seattle et qui se retrouve un jour à interviewer par hasard un magnat des affaires appelé Christian Grey. Elle est fort surprise (et ravie) de découvrir que le dénommé Christian est absolument canon (« trop beau », nous dit-on), et qu’il n’a que 27 ans. Ils tapent la discute et elle est évidemment très impressionnée et sous le charme, mais reste également vive et audacieuse. Ah, comment font-elles, toutes ces héroïnes, pour être à la fois mortes de trouille et pleines de repartie ? L’ami Christian dégage une incroyable aura érotique etc et va jusqu’à lui proposer un poste dans son entreprise là tout de suite maintenant, mais Anastasia préfère sagement rentrer chez elle, où elle ne cesse de penser à Cricri. Quelques jours plus tard, je ne me rappelle plus trop comment mais elle le croise quelque part. Elle trop sous le choc et tout et tout. Ah oui, je me rappelle : elle est à une soirée et son pote de toujours essaie de l’embrasser de force parce qu’il est bourré. Cricri débarque juste à temps pour sauver les meubles (désolée Ana, mais pour le moment tu es un meuble). C’est vrai que ça rappelle bien Robert Pattinson et sa faculté quelque peu énervante à apparaître à n’importe quel moment pour sauver sa belle du guêpier dans lequel elle s’est fourrée exprès.
Haha, c'est pas mal ce bouquin, ça donne des idées.
Donc de fil en aiguille, Cricri et Ana en viennent à s’avouer une forte assurance mutuelle. Bon, donc ils vont coucher non ? Pas tout de suite. D’abord, Cricri blablate pendant des pages sur le fait qu’il « n’est pas un garçon pour elle » et qu’il a un « côté sombre ». Ce qu’il veut dire par là et qu’il finit par avouer, c’est qu’il est adepte de pratiques sado-masochistes (le BDSM, pour les lecteurs amateurs de porno). Forcément, Ana flippe à mort et pose des questions un peu simplettes du genre « Mais tu veux me faire mal ? Pourquoi tu veux me faire mal ? » Cricri y répond du mieux qu’il le peut, mais je vous avouerai que j’ai lu en travers ces passages-là. Quoi qu’il en soit, par mail, par téléphone et de vive voix, Ana et Cricri discutent de la possibilité d’une relation sexuelle, mais on l’attend toujours. Finalement, Ana a trop envie de Cricri (qui est apparemment très bronzé, avec de grands yeux verts et des cheveux un peu mordorés – son apparence est rappelée quasiment à chaque page, au cas où l’on l’oublie.)
Donc Ana se lance. Ils passent la soirée ensemble (il me semble) et ensuite il la ramène chez lui (dans une maison ou un appartement (je ne me rappelle plus) incroyable, évidemment. Cricri, ton argent m’excite !) Cricri commence par montrer son donjon à Ana. Ceci n’est pas un nom de code. Le donjon, pour les adeptes du BDSM, c’est là où ça se passe si on veut utiliser des accessoires divers et variés : croix de Saint-André, fouets, menottes, pince-à-tétons etc… (pour des illustrations, je vous conseille Google, Safe search désactivé). Ana a un peu la tête qui tourne et elle se dit « Oh la la, quand même, ça doit faire drôlement mal, de se faire cravacher vigoureusement l’arrière-train ». Heureusement, Cricri la rassure en lui disant que ce soir, il va seulement lui faire l’amour, pas la baiser. Ouf. Ils redescendent donc à la chambre à coucher et commencent à se chopper sur le lit, sauf qu’Ana a aussi une confession à faire : elle est vierge. Mais quand elle dit vierge, c’est vierge : elle n’a jamais fait de fellation, elle n’a jamais masturbé quelqu’un, et elle ne s’est jamais masturbée non plus. Cricri hésite un peu mais finalement il s'en fout, et il la fait jouir seulement en lui touchant les tétons. Voilà voilà. Elle n’a aucune maîtrise ou connaissance de son corps, mais elle arrive à avoir son premier orgasme en dix minutes par les seins. Cricri, si tu te lances dans le professorat du sexe, réserve-moi illico une place dans le cours des débutantes.
Enfin, je vous passe les détails, mais un cunni et un missionnaire plus tard, Ana n’est plus vierge et tout le monde est content. Cricri s’endort auprès d’elle non sans lui souligner que d’une, c’est la première fois qu’il pratique le « sexe vanille », c’est-à-dire « normal ». Et que de deux, d’habitude, il ne dort jamais avec les filles avec qui il couche. Parce que Cricri envisage la relation dominant/soumise non seulement comme un jeu sexuel, mais bien comme un principe de vie. Un vrai adepte du SM exerce ou subit (volontairement) des rapports de pouvoir dans tous les aspects de sa vie, et un contrat est parfois signé entre le Maître et l’Esclave. C’est justement un document de ce type que Cricri propose à Ana. Il lui confie d’ailleurs qu’il a été le soumis d’une femme plus âgée pendant de longues années et qu’elle l’a initié à ce mode de vie. Ana hésite, prend peur. Ils vont prendre un bain et elle lui fait une fellation. Elle hésite encore. Deux jours et un bon millier de mails plus tard, il la prend en levrette en lui tirant les cheveux, elle hésite encore. Trois jours après, il lui passe les menottes avant de lui faire l’amour. Elle hésite toujours. Bon, vous vous en doutez, à la fin du bouquin, elle finit par signer. Mais pas avant une cascade de scènes de sexe toutes plus hot les unes que les autres. A chaque fois qu’elle se donne ou qu’elle est punie sexuellement, en parallèle, Ana est revalorisée dans un autre contexte : elle arrive à amener Cricri à se confier, elle rencontre sa famille, elle lui tient tête etc… Comme ça, tout le monde est content. Je n’ai pas lu les deux autres tomes de la trilogie, mais je pressens qu’ils suivent peu ou prou le même modèle.
C’est marrant, parce que ce week-end, j’ai rencontré une Américaine et je ne sais pas pourquoi, nous nous sommes retrouvées à parler de Fifty Shades of Grey. Immédiatement, elle m’a dit « J’adore ! Tu as vu, c’est génial ! Ca donne chaud ! » Je m’interroge. Je ne crois pas que ce soit simplement les scènes d’amour qui donnent aussi chaud, car on en trouve dans tout roman érotique de base. Je pense que c’est réellement la dynamique BDSM du bouquin, vu son plébiscite. Cela confirmerait une « tendance du sexe » que j’avais cru observer parmi mes connaissances, ou plutôt parmi les gens assez inconscients pour me raconter leur vie sexuelle –coucou ! Les relations de pouvoir durant le sexe seraient-ils à la mode ? Ces pratiques restent généralement qualifiées d’« extrêmes », même quatre siècles après Sade. Je dirais qu’elles ont pourtant toujours eu cours, mais sans doute avec moins de facilité, de naturel. Pas facile, il n’y a pas si longtemps, d’avouer son goût pour telle ou telle pratique « pas vanille » (il y a encore des actes jugés « contre-nature » aux Etats-Unis). Il semblerait que c’est plus simple d'en parler aujourd’hui. Les pratiques dites extrêmes se pratiquent-elles plus (plus souvent, plus régulièrement, par plus de personnes) ? Je n’en sais rien. Les média incriminent souvent le porno en disant qu’il transforme notre façon de faire l’amour. C’est sans doute vrai. Mais dans ce qu’il montre vraiment, outre des questions de poils ou de longueur d’engin, le porno tape toujours dans le mille. Il s’adapte à la demande des spectateurs pour faire de l’argent. Et il semblerait que les spectateurs veulent plus d’amateurs, de home-made et d’identification, et plus de tout en général. Un missionnaire des familles avec le sexe oral de rigueur ? So 1990s. On s’ennuie vite, quoi. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’aime pas le sexe vanille à la maison, en vrai. Mais comme support à l’imagination, je dirais que l’heure du rough sex a sonné.































